Textes

Hommage à la marge

Michaël Ghyoot, Bruxelles-Belval, 28 Septembre 2022.

C’est par la marge que tient la page, entre ses lignes que naît le neuf, le réfractaire à l’état d’œuf.
Hamé, Ekoué, Soul G, Tout brûle déjà, 2012.

Le décor
Bruxelles.
Anderlecht.


À cheval entre une zone urbaine densément peuplée et des sites industriels qui se cherchent mollement un avenir (sans trop sortir du sillon tout tracé du grand remplacement par des logements pour classes moyennes et supérieures).
Sur une parcelle aux formes bizarroïdes épousant d’un côté un ancien bras de la Senne et de l’autre un talus de chemin de fer.
Dans une cour qui, par une sorte d’inversion topologie, est devenue un espace extérieur par la démolition de bâtiments antérieurs ainsi qu’en témoignent certaines dalles de sol et quelques finitions intérieurs résiduelles désormais bardage involontaire de façade.
Au pied d’un mur aveugle en béton de 10 mètres de haut sur 60 de large constituant l’une des façade d’un bâtiment des années 1990 ayant hébergé une chaîne industrielle de production de pralines.
Adossé à une cabine abritant un transformateur électrique alimentant l’activité industrielle. C’est à cet endroit précis qu’a poussé, au cours des années 2021-22, un étrange petit édicule.


Entre végétal et minéral


L’environnement immédiat de cet édicule est une cour extérieure. D’un point de vue écologique, elle se caractérise par de fortes interactions entre les mondes minéraux, végétaux et animaux.
De prime abord, la cour se caractérise par une écologie relativement typique des zones de friches urbaines. Une niche de prédilection pour des espèces rudérales et adventices. En quelques années, des petits peupliers sont devenus des arbres de 8m de haut bordant la façade. Des buissons de ronces ont fourni des mûres savoureuses (et sans doute chargées de métaux
lourds) tous les étés. Si quelques arbustes ont été plantés, la plupart des plantes et autres organismes sont arrivés d’eux-mêmes sur place.
Entre 2017 et 2022, cette cour a pourtant été utilisée comme espace de stockage extérieurs pour les activités de RTRDC, une entreprise spécialisée dans la récupération et la revente de matériaux de construction et d’éléments d’aménagement. Ce sont principalement des matériaux dits « inertes » qui étaient entreposés là : revêtement en pierre, carreaux de carrelage, équipements sanitaires en céramique émaillée…
La cour a donc évolué au gré des arrivages de matériaux, de la structuration de l’entreprise, des diverses activités animales (y compris, bien sûr, celles des humains) et des cycles de la végétation (parfois bousculés par de grandes opérations de désherbage destinée à faire de la place pour de nouvelles palettes pleines de matériaux).
Pendant ce temps, le sol aussi se transformait subtilement sous l’effet conjugué de l’érosion des plaques de béton préexistantes et des sédiments de matériaux inertes déposés là par l’activité de RTRDC (bris de céramique, poussière de nettoyage, etc.). Plus largement, la présence de différents champignons et micro-organismes, associés au non à des partenaires photosynthétiques, effectuaient le travail qu’ils mènent à bien depuis (au moins) un demi-milliard d’années : c’est-à-dire décomposer des composants minéraux en nutriments susceptibles de nourrir des végétaux—produisant littéralement des mondes par ce patient travail de digestion.
La construction de l’édicule a épousé jusqu’à un certain point les cycles métaboliques des autres occupants de la cour. Il n’est pas apparu de façon linéaire, comme pousseraient un bambou, une algue kelp ou un bâtiment construit selon des procédés industriels. Il a plutôt opéré par poussées de croissance successives, ajoutant en l’espace d’un jour (ou d’une nuit—parce que les moments de construction étaient eux aussi à la marge du temps de travail salarié) un bout de paroi, un revêtement de sol, des colonnes, une couverture…


A marges des chaînes de marchandisation


Les matériaux constitutifs de cet édicule peuvent être vus comme des rebuts au carré. Ils correspondent en effet à des matériaux sauvés une première fois de la mise au rebut par RTRDC (qui les récupère depuis des chantiers de démolition) mais qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas pu être revendus. Plutôt que de les jeter avec les déchets, RTRDC s’en débarrasse en les mettant gratuitement à disposition—et c’est ainsi que Quentin Lemarchand, qui travaillait alors chez RTRDC, a pu progressivement constituer une petite collection de matériaux qu’il allait mettre en œuvre dans son projet. Dans son travail sur les chaînes de commercialisation du matsutake (un champignon particulièrement prisé pour son goût et son odeur forte au Japon), l’anthropologue Anna Tsing et ses collègues du Mastutake Worlds Research Group montrent qu’au cours de sa vie, un objet peut rentrer et sortir successivement du monde de la marchandise capitaliste. Par extension, Anna Tsing et ses collègues montrent aussi que la production de plus-value capitaliste dépend toujours tendanciellement de l’exploitation d’un capital qui lui est extérieur et qu’elle serait bien incapable de produire. Les matériaux utilisés par la construction de cet atelier sont une bonne illustration de ceci. Prenons par exemple les plaques de marbre de Carrare. À strictement parler, leur production est le fruit de la sédimentation progressive d’organismes marins
passés maîtres dans l’art de métaboliser le calcaire à des fins diverses : carapaces, proto-squelettes, mais aussi, notamment chez les trilobites, invention de l’œil !


Non-marchand.

La sédimentation fait également intervenir des forces géologiques et géographiques qui génèrent les pressions induisant la cohésion des matériaux.


Toujours non-marchand.

L’extraction des plaques de marbre dans les montagnes de Carrare, en revanche, relève d’une logique marchande. Une fois découpés, descendus de la montage et débités en éléments aux dimensions standards, les pierres deviennent très explicitement des marchandises. Elles transitent par divers acteurs économiques qui se chargent de leur distribution (grossiste, négociant, détaillant…) jusqu’à être achetées par une entreprise de construction qui va les installer dans un bâtiment donné.

Toujours marchand.


Une fois le bâtiment réceptionné, les plaques de marbre commencent une nouvelle étape de leur cycle de vie en tant que bardage de façade, revêtement mural intérieur ou revêtement de sol. Leur statut devient alors quelque peu ambigu. Les plaques ne sont plus échangées. Elles servent également à un usage précis. En ce sens, elles semblent avoir quitté le
monde de la marchandise. Mais le bâtiment dont elles font partie peut, quant à lui, être une marchandise qui s’échange entre acteurs économiques, auquel cas ses éléments constituants pourraient également être considérés comme des marchandises. Au-delà des cas de vente ou d’exploitation commerciale d’un bâtiment, il est également possible que, sur le plan comptable, le bâtiment soit envisagé comme un investissement auquel est associé une logique d’amortissement. En ce sens également, les éléments constitutifs du bâtiments gardent bien un pied dans le monde de la marchandise— ne serait-ce qu’en tant qu’actifs dans un bilan comptable.
La décision de démolir un bâtiment signale une étape importante dans le cycle de vie des plaques de marbres. Dans la plupart des cas, elles deviendront du déchet de démolition. Ce faisant, elles redeviennent une marchandise permettant à des entreprises de démolition puis des organisations chargées de la collecte et du traitement des déchets de facturer leurs services.
Dans le cas des déchets de marbre, le mode de traitement dominant dans nos régions est le concassage. Autrement dit, les éléments sont broyés puis revendus sous forme de granulats. Ces échanges se déroulent dans la sphère de la marchandise mais leur application finale (généralement des travaux de sols s’apparentant de près ou de loin à de l’enfouissement)
pourraient bien signaler une sortie de cette sphère.
Les plaques de marbre utilisés pour l’édicule qui nous intéresse devaient toutefois suivre une route quelque peu différente, et
beaucoup plus marginale à l’échelle des pratiques actuelles du secteur de la construction.
L’activité de RTRDC repose en effet sur la récupération de ces éléments avant leur mise au rebut sur le chantier de démolition. Ce faisant, RTRDC prévient la production de déchets en tentant d’offrir une nouvelle vie à ces éléments. Et pour la plus grosse partie des plaques de marbre, c’est bien ce qui s’est passé. Après pas mal de travail de nettoyage, de conditionnement, de documentation et de commercialisation, elles ont été revendues pour de nouveaux usages. Ce faisant, elles sont bien sûr restées dans une sphère marchande—bien que le fonctionnement de celle-ci soit quelque peu différent de l’industrie extractiviste décrite plus haut. Mais pour une petite partie de ce lot, c’est encore une autre voie qui a été suivie. Certaines plaques ont en effet été abîmées, dépareillées, séparées d’un lot plus volumineux. Bref, pour une raison ou une autre, elles n’ont pas trouvé pas de candidat·e·s acheteur·euse·s malgré des efforts pour assurer leur commercialisation. Cet échec à se faire acheter (à un coût couvrant les dépenses occasionnées par leur récupération) ne veut pas dire pour autant que ces pièces ne peuvent plus servir du tout—ou pour le dire autrement ; l’annulation de leur valeur d’échange ne signifie pas qu’elles aient pour autant perdu leur valeur d’usage. Cela signifie uniquement que leur destin se joue désormais en dehors du règne de la marchandise et des cadres d’échanges formalisés. Ils trouvent leur voie dans une sorte d’interstice entre l’échange (marchand) des produits revendus par RTRDC (qui assurent les rentrées nécessaires au fonctionnement de la coopérative) et
l’échange (marchand) des déchets évacués par les voies officielles.
L’édicule construit par Quentin Lermarchand est le fruit d’une collecte progressive de ces rebuts.

La rue est inépuisable, dès le moyen-age le déchet est un problème ; depuis 1985 une science lui est consacrée. La rudologie s’évertue à étudier le « rudus » – décombres, masse non-travaillée, autant des biens que des espaces déclassés. L’économie circulaire, entre philosophie et économie prend le parti de re-penser notre modèle de consommation. Elle récupère, restaure, valorise les matériaux industriels et les ré-intègre dans le circuit économique. J’oriente mes recherches dans ce cercle de réflexion et engage mon geste dans ce cycle de production.


Tout brûle déjà


Dans un monde où tout brûle (pour reprendre le titre de l’album dont est extraite l’épigraphe placée en tête de ce texte), au sens
figuré comme littéral, il y a une beauté indéniable dans les assemblages fragiles tels que l’édicule de Quentin Lermarchand. Celle-ci n’est pas uniquement due à la qualité et au soin de la construction—même si ceux-ci sont évidents—ni à une sorte de poésie de l’inutile—bien qu’il s’agisse certainement aussi de cela. En se situant « à la marge » de tant de grandes catégories modernes (produit/déchet, marchand/non-marchand, nature/culture…), une œuvre de ce type nous permet d’entrevoir ce qui
résiste, ce qui poussé malgré tout, ce qui pousse envers en contre tout. Elle nous met en relation avec d’autres mondes en train de se faire.

Michaël Ghyoot, Bruxelles-Belval, 28 Septembre 2022.

Présentation

C’est en me penchant dans les bennes de chantiers, en recherchant des éléments, en explorant la ville que je nourris ma pratique. Quels sont les matériaux que je trouve, pourquoi ici, d’où proviennent-ils, que racontent-ils, comment me les approprier, les transcender ?

Je récupère les matériaux en me demandant quel est le geste le plus juste, quel outil est adéquat, quel action semble préciser ma pensée ; défoncer, buriner, meuler, exploser, marteler et tout autre acte qui s’apparente, dans sa forme de fracture esthétique, au vandalisme. Entre instinct et méthode, c’est dans le combat, dans la confrontation entre mon corps et la matière que je choisis de re-penser, de ré-inventer le rebut. Je questionne la création par la destruction, la démolition par la construction. Cette pratique intense d’atelier et mes performances barbares – barbare dans le sens de faiseur de ruine, créateur de destruction – me permettent aujourd’hui de comprendre les aspects, dureté, fragilité, flexibilité, porosité, résistance, dégradation des matériaux.

La matière première que j’affectionne principalement est le déchet industriel :placo-plâtre, marbre, tôle, dalle, moulure, béton, etc. Il est issu de démolitions, de réhabilitations, de restaurations, de constructions et finit le plus souvent à la benne, cimetière de matière ; lieu de fouille dénigré d’une archéologie actuelle. Tous ces éléments ont une temporalité, une usité ; des tuyaux de cheminée rouillés n’ont pas les mêmes que des jambages de cheminée en marbre, leurs mises aux rebuts ne le sont pas pour les mêmes raisons, leurs découvertes n’exercent pas les mêmes sentiments sur moi.

Mon travail est de mettre en exergue ces transitions, questionner ces circuits, donner une nouvelle voix/voie à ces archives, dialogue entre passé et futur, image d’une double temporalité dans laquelle la sauvegarde est liée à l’effacement. Elles sont témoignages d”intérieurs domestiques, documents de friches industrielles, preuves d’une mémoire urbaine, péri-urbaine ou rurale délaissées que je recycle, transforme et valorise.

Ma pratique est intrinsèque à son environnement. Le lieu de construction, son contexte, sa nature, son histoire me permettent d’affiner et d’affirmer mon geste dans des projets in-situ où l’économie circulaire est étroitement liée au patrimoine du site en question. Je me positionne par rapport aux lieux de fouilles et à la matière qui s’y trouve ; la transformation, la valorisation des matériaux sur le site d’accueil de l’installation crée de nouveaux témoignages aux allures de poésies industrielles.

Le travail de sauvegarde – empreint de contexte historique – est associé à une construction « punk/do it yourself » en réflexion aux transitions sociales et économiques du lieu.

Cette architecture du rebut née de la coercition de l’ acte et du contexte ; c’est de cette contrainte que la matière brute bascule du rang de rebut au statut d’oeuvre in-situ.

BIO

Quentin Lemarchand est né en 1988 à Bergerac, il vit et travaille à Bruxelles depuis 2015.

Passionné par l’art et plus précisément par la photographie de reportage depuis le lycée il arpentera différentes voies telles que la sociologie avant son entrée aux Beaux-arts en 2011.

C’est à l’ESA des Pyrénées site de Pau qu’il commence à appréhender la sculpture, dans laquelle il s’affirmera au fur et à mesure des années jusqu’à obtenir son DNAP avec les félicitations du jury en 2015. Son exposition de fin d’études se focalisera sur l’aller-retour entre construction et déconstruction ; il explore les limites des matériaux tout autant que les siennes.

Par la suite il décide de continuer ses études en Belgique dans le but de découvrir une approche différente de l’art contemporain et de son apprentissage. Il rentre à l’école de recherche graphique où il précise son exploration débutée à Pau.

Il obtient son Master pratique artistique/outils critiques en 2017 grâce à une installation racontant l’histoire d’un parcours fait d’expérimentations.Il y questionne la réalité des matériaux, leurs origines et leurs devenirs. Dans un contexte enclin aux préoccupations d’économies du ré-emploi et à l’inverse des problématiques de conservations, l’artiste s’immisce dans ce fragment d’espace et de temps. Inspiré par des architectures séculaires, il réinvestit leurs formes dans un travail in-situ où les projets se doivent de raconter les raisons de leurs encrages.

C’est une pratique mêlant la temporalité à la matérialité créant une archéologie urbaine que l’artiste s’évertue à explorer.